Introduction

Les attentats du 13 novembre 2015 ont profondément marqué la France, avec 130 morts, plus de 400 blessés et plus d’un millier de victimes. Cet événement tragique a mobilisé l’ensemble de la chaîne pénale française, de l’enquête au jugement. Une rencontre suivie d’une séance de dédicaces organisée par la librairie Lefebvre Dalloz le 22 novembre 2025 a réuni trois acteurs majeurs de cette affaire qui ont partagé leurs expériences et analyses du contre-terrorisme à travers leurs ouvrages respectifs.

Des témoignages écrits complémentaires sur un événement majeur

Trois ouvrages récents permettent de mieux comprendre le traitement judiciaire des attentats du 13 novembre 2015, et plus largement la réponse pénale aux infractions terroristes, chacun offrant un regard unique sur une étape clé de la procédure pénale.

François Molins, procureur général honoraire près la Cour de cassation et ancien procureur de la République de Paris lors des faits, a rédigé « Pratique judiciaire du contre-terrorisme » chez Lefebvre Dalloz, un ouvrage technique enrichi par son expérience personnelle. Jean-Louis Périès, magistrat honoraire, a présidé la cour d’assises spéciale chargée de juger cette affaire et livre son témoignage dans « Intime conviction » aux éditions Flammarion. Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire, a publié « 5 jours, 5 nuits » aux éditions du Rocher, relatant les cinq premiers jours d’une enquête hors norme.

Ces trois auteurs représentent les maillons essentiels de la chaîne pénale : l’enquête policière, les poursuites judiciaires et le jugement. Leurs motivations pour écrire ces ouvrages convergent autour de trois axes principaux.

Une triple motivation pour témoigner

François Molins inscrit son ouvrage dans une démarche de transmission et de partage d’expérience. Enseignant le droit du contre-terrorisme, il a constaté le manque d’ouvrages techniques sur ce sujet spécifique. Son livre combine des aspects théoriques et pratiques, incluant notamment une analyse des conséquences des attentats sur la politique pénale du parquet de Paris.

Pour Philippe Chadrys, l’écriture répond d’abord à un « devoir de mémoire » et constitue un hommage aux victimes et à leurs familles. Il souhaite également mettre en lumière le travail souvent invisible des enquêteurs de police judiciaire et de la sous-direction antiterroriste, dont le professionnalisme et l’abnégation ont permis de résoudre cette enquête complexe. Enfin, son témoignage vise à maintenir une vigilance face à une menace terroriste qui, bien que transformée, demeure présente.

Jean-Louis Périès, quant à lui, souhaitait transmettre sa passion pour le métier de magistrat, souvent « décrié à tort », et restituer une image plus juste de l’institution judiciaire. Son témoignage sur le procès des attentats du 13 novembre, événement historique qui a marqué la société française, apporte un éclairage unique sur la préparation et le déroulement de cette audience exceptionnelle.

Le traumatisme vicariant : une réalité pour les professionnels

Les trois intervenants ont abordé la question du « traumatisme vicariant », cette pathologie qui peut toucher les personnes accompagnant les victimes sans avoir directement vécu les événements. Bien qu’ils relativisent systématiquement leur expérience par rapport à celle des victimes directes, ils reconnaissent avoir été profondément marqués par cette affaire.

François Molins, tout en reconnaissant l’impact émotionnel de ces événements, insiste sur la nécessité de « relativiser » son expérience personnelle par rapport à celle des victimes et des intervenants de première ligne, comme les policiers de la police scientifique qui ont travaillé pendant des semaines sur les scènes de crime.

Jean-Louis Périès témoigne de symptômes persistants, comme des images du Bataclan qui surgissent lorsqu’il ferme les yeux ou des moments d’émotion intense en évoquant certaines victimes. Philippe Chadrys évoque le cas d’enquêteurs ayant eu besoin d’un suivi psychologique, notamment ceux chargés de recenser les victimes ou confrontés aux menaces directes de terroristes. Il souligne l’importance du collectif comme facteur de résilience et la mise en place de débriefings avec des psychologues après les attentats.

À retenir
Le traumatisme vicariant touche les professionnels qui accompagnent les victimes d’événements traumatiques sans les avoir directement vécus. Il se manifeste par des symptômes similaires au stress post-traumatique : insomnies, hypervigilance, flashbacks, émotions intenses. La mise en place de débriefings collectifs avec des psychologues constitue une réponse institutionnelle efficace pour prévenir ces troubles.

Les difficultés de l'identification des victimes

L’un des aspects les plus complexes de la gestion post-attentat a concerné l’identification des victimes. François Molins explique que le processus d’identification ne s’est achevé que le 19 novembre, soit six jours après les attentats. Plusieurs facteurs expliquent cette situation.

D’abord, l’ampleur inédite de l’attaque, avec de multiples scènes de crime, a créé un certain « flottement » dans les premières heures. La circulaire interministérielle organisant les services en cas d’attentats multiples datait du 12 novembre 2015, soit la veille des attaques, et n’avait donc pas pu être assimilée par les différents intervenants.

Le protocole d’Identification des Victimes de Catastrophe (IVC), standard reconnu par Interpol, a été activé mais sa mise en œuvre a été compliquée par la multiplicité des intervenants et le non-respect des procédures établies. Philippe Chadrys souligne que certains services de secours ont procédé à des identifications sommaires, par exemple en plaçant une carte d’identité dans un sac mortuaire, sans attendre l’identification formelle selon le protocole.

François Molins ajoute que les opérations de médecine légale et d’identification n’avaient pas été correctement décorrélées, la commission d’identification se réunissant souvent après les autopsies. Ces dysfonctionnements ont conduit à quelques erreurs, notamment deux interversions de corps.

Ces difficultés ont fait l’objet d’un retour d’expérience approfondi, permettant d’améliorer les procédures lors de l’attentat de Nice en juillet 2016. Philippe Chadrys souligne également la pression médiatique et politique pour obtenir rapidement un bilan victimaire consolidé, alors que l’identification rigoureuse des victimes nécessite inévitablement du temps.

L'État de droit face au terrorisme

Les trois intervenants ont insisté sur l’importance du respect de l’État de droit dans la réponse au terrorisme. Philippe Chadrys affirme que « la seule victoire possible » face au terrorisme est celle de l’État de droit, rappelant que toutes les actions policières se sont inscrites dans le cadre de la procédure pénale, sous le contrôle du procureur de la République.

Il mentionne toutefois un cas où les enquêteurs ont dû « tordre le bras au droit français » concernant la prise en compte du témoignage de « Sonia », pour laquelle ils ont appliqué un dispositif de protection prévu pour les repentis mais qui n’existait pas encore pour les témoins. Cette innovation a ensuite été intégrée dans la loi.

François Molins souligne que la France peut « s’enorgueillir » d’avoir su répondre au terrorisme « avec les armes de la République et dans le respect de l’État de droit », contrairement à d’autres démocraties comme les États-Unis après le 11 septembre 2001. Il rappelle que les personnes accusées d’infractions terroristes sont jugées par des magistrats ordinaires, suivant les mêmes règles procédurales que pour d’autres crimes, garantissant ainsi un procès équitable.

Jean-Louis Périès évoque son avertissement au début du procès, rappelant que malgré la dimension exceptionnelle de l’affaire, il s’agissait bien du procès des accusés et non d’une « commission parlementaire » visant à juger les institutions ou les services de police. Il insiste toutefois sur la place particulière accordée aux victimes, qui représentaient « toute la nation » visée à travers ces attentats.

Point pratique
L’absence d’appel après 148 jours d’audience et un verdict rendu par la cour d’assises spéciale témoigne de la qualité du travail d’enquête et d’instruction. La durée exceptionnelle du procès (10 mois) a permis d’entendre plus de 400 parties civiles et de nombreux enquêteurs, garantissant ainsi l’exhaustivité des débats nécessaire à une motivation solide du jugement.

Conclusion : des leçons pour l'avenir

Cette table ronde a mis en lumière les défis exceptionnels posés par les attentats du 13 novembre 2015 à l’ensemble de la chaîne pénale française. Si la réponse judiciaire et policière a démontré sa robustesse et son attachement aux principes de l’État de droit, des améliorations ont été identifiées, notamment dans la prise en charge et l’identification des victimes.

Les trois ouvrages présentés contribuent à la mémoire collective de cet événement traumatique et offrent des témoignages précieux sur le fonctionnement des institutions républicaines face à une menace d’une ampleur inédite. Ils soulignent également l’importance de maintenir une vigilance constante face à une menace terroriste qui, bien que transformée, demeure présente.

La question finale sur le « narco-terrorisme » et l’application des règles antiterroristes à certaines formes de criminalité organisée illustre les défis à venir pour les institutions judiciaires et policières. Si Philippe Chadrys se montre réservé sur l’emploi du terme « narco-terrorisme », il reconnaît que certains groupes criminels franchissent des « paliers » inquiétants en s’attaquant directement aux représentants de l’État, comme les établissements pénitentiaires ou les magistrats.