Quels cas d’usages de l’IA avez-vous vous-même investigués ?
Niels Bernardini :
Je m’attelle depuis plusieurs mois à intégrer les outils d’IA dans mon exercice professionnel quotidien.
Tout d’abords, les outils d’IA rédactionnels afin de m’assister dans les tâches régulières de rédaction de correspondances (mails, notes internes…).
Néanmoins, il est important d’apporter une nuance à cette réponse, dans le sens où je ne lui demande pas de rédiger à ma place mais de m’assister ponctuellement lors que je recherche une manière de formuler une idée précise par exemple une synthèse de concept juridique, d’une proposition de devis, d’une méthode d’intervention ou pour des vérifications orthographiques.
Aussi, je l’utiliser afin de m’aider à organiser ma comptabilité et mon suivi de facturation, en me conseillant des applications et la manière la plus efficace pour les utiliser.
En outre, j’utilise les outils d’IA de recherche fournis par des éditeurs juridiques qui apportent des résultats très satisfaisants dans certaines matières et qui sont très efficaces. Ils permettent de trouver de la jurisprudence pertinente très rapidement mais aussi d’obtenir une explication claire et concise d’une règle de droit applicable.
Enfin, j’utilise les outils d’IA lors des réunions en visionumérique afin de faciliter la prise de notes et de me concentrer pleinement sur la réunion sans être parasitée par le besoin d’écrire le moindre mot prononcé.

Pensez-vous que la formation initiale et continue devrait intégrer des parcours de connaissances sur l’IA et ses modes d’applications ?
Pauline Costantini-Rabinoit :
Oui, bien évidemment. C’est d’ailleurs le sens du Guide de l’usage de l’intelligence artificielle adopté lors du dernier Congrès de la FNUJA (Fédération Nationale des Unions de jeunes Avocats) à Aix-en-Provence et c’est également le sens de nos préconisations.
L’intégration des parcours de connaissances sur l’IA et de ses modes d’applications est indispensable pour permettre à nos consœurs et confrères de se saisir de ces outils et d’évoluer positivement.
Cette intégration doit se faire dès le stade de la formation initiale. A ce titre, il faut soutenir les initiatives des écoles d’avocats qui commencent à intégrer des modules spécifiques, et promouvoir un renforcement de ces formations.

Selon vous, comment les évolutions futures de l'IA pourraient impacter les attentes des clients en termes de services juridiques ?
Niels Bernardini :
Nos clients ont déjà de très grandes attentes en termes de disponibilité de leur avocat et d’immédiateté de la réponse donnée. Leur impatience ne pourra aller, à mon sens, qu’en grandissant.
Les outils d’IA vus dans un aspect 360° (recherches juridiques, génératifs, assistance administrative, rédactionnels) sont des moyens pour répondre à ces défis.
Bien que ces outils représentent un investissement, ils offrent un gain de temps précieux, permettant ainsi de traiter davantage de dossiers et d’améliorer la rentabilité du cabinet.
Les outils d’IA permettent déjà, et permettront encore davantage à l’avenir, d’automatiser les tâches les moins valorisantes (recherches, analyses simples, rédaction), libérant ainsi du temps pour que nous, avocats, puissions nous concentrer sur notre véritable valeur ajoutée : le conseil stratégique et personnalisé à nos clients.
Les clients, ayant eux aussi accès à des outils d’IA gratuits, seront plus exigeants quant à la technicité des réponses fournies. Ils attendront de l’Avocat une valeur ajoutée tangible, démontrant une expertise et une analyse qu’ils ne pourraient obtenir par eux-mêmes.
Selon vous, comment va se repenser la chaîne de responsabilité ?
Pauline Costantini-Rabinoit :
La chaine de responsabilité vis-à-vis des actes produits eu égard à nos clients ne doit pas être modifié par l’usage de l’IA.
En effet, l’avocat reste responsable des actes qu’il produit avec ou sans IA, il aura la charge de s’assurer de la validité de ses rédactions et de sa pertinence.
L’usage de l’IA par l’avocat doit avoir plusieurs impacts nécessaires en termes de responsabilité :
- L’avocat associé/installé est responsable de vérifier les résultats produits par l’outil d’IA utilisé. Il doit vérifier les recherches juridiques produites et les rédactions réalisées.
- Les collaborateurs libéraux ne seront pas responsables civilement des actes qu’ils rédigent pour le cabinet, même assistés par un outil d’IA.
En revanche, les fournisseurs de ces outils auront des obligations renforcées en matière de RGPD, et les avocats devront être d’autant plus vigilants sur les outils utilisés, leur provenance et les données qu’ils fournissent auxdits outils.
Maintenant, la responsabilité de l’avocat au regard de sa déontologie pourra être engagée en cas de violation du secret professionnel. Il lui incombe donc, sans aucune concession, de préserver ce secret dans l’utilisation des outils d’IA, en veillant strictement aux informations transmises à la « machine » et en s’assurant que ces outils sont compatibles avec les exigences déontologiques de la profession.
L’IA entraine-t-elle déjà de nouvelles structures hiérarchiques ?
Pauline Costantini-Rabinoit :
L’IA ne modifie pas fondamentalement la hiérarchie des cabinets d’avocats. Les associés conservent leur rôle de décideurs, les collaborateurs restent au cœur de la production juridique et les juniors continuent d’apprendre en assistant les plus expérimentés.
L’IA est un outil d’optimisation, pas un facteur de disruption interne. Elle automatise certaines tâches répétitives, mais ne remplace ni le raisonnement juridique, ni la relation client, ni la stratégie. En revanche, son utilisation doit être encadrée pour éviter les dérives et garantir la fiabilité des analyses. Il serait donc pertinent d’adopter des chartes internes définissant les usages acceptables, les limites et les responsabilités de chacun face à ces nouvelles technologies.
Plutôt qu’une révolution hiérarchique, c’est un cadre clair et éthique qui s’impose pour intégrer l’IA sans bouleverser l’organisation du cabinet.
L’IA le faire-valoir de la plus-value des avocats ?
Niels Bernardini :
La plus-value de l’avocat, outre ses capacités cognitives et son libre arbitre, de même que son imagination, c’est sa déontologie.
L’IA ne connait pas de règles, ni de principes. En cas d’erreur, elle n’est pas assurée civilement. Un avocat ne se définit pas par sa capacité à utiliser une technologie, mais par son raisonnement, son expertise et sa stratégie.
L’IA est un outil d’optimisation, pas un argument marketing ni un gage de compétence. Si je commence à justifier ma valeur par l’usage d’un algorithme, alors je me place en concurrence avec lui, ce qui est une impasse. La plus-value d’un avocat réside dans son intuition, sa capacité à anticiper, à convaincre et à défendre des intérêts avec humanité.
L’IA peut faciliter certaines tâches, mais elle ne remplace ni le jugement, ni la vision, ni la relation humaine qui font la différence dans ce métier.